La saine émulation

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  1995 - Bac 1ère L - Français - Questions
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Le caractère inimitable des foules sportives, c'est qu'elles sont heureuses et bienveillantes.

Elles rient, elles chantent, elles mangent. Parfois elles crient, elles encouragent, elles poussent, pour un but manqué, des soupirs prométhéens (1), mais leur ardeur n'est jamais agressive.

Bien qu'elles soient formées de partisans et divisées par des voeux opposés, elles acceptent par avance le jugement du sort. Sur le terrain de sport, l'adversaire est un ami, comme il l'était jadis dans les tournois.

Le mot sportif est la moderne traduction du mot chevaleresque. Etre sportif, pour le spectateur, c'est respecter celui que l'on combat, c'est applaudir aux beaux exploits du rival, c'est garder le sourire dans la défaite, en un mot c'est pratiquer les vertus sur lesquelles est fondée toute civilisation.

On a souvent dit ce que l'Angleterre dut, dans sa glorieuse histoire, au football, au cricket, à toutes les leçons de maîtrise de soi reçues par ses jeunes hommes sur les terrains de sport.

Mais les bienfaits du sport se sont, depuis un demi-siècle, largement étendus à nos foules françaises.

Je me souviens d'un temps où arbitrer en France certains grands matchs qui soulevaient de sauvages passions était un acte d'héroïsme. Aujourd'hui, nos foules se montrent tolérantes parce qu'elles sont devenues compétentes.

Elles savent juger de la beauté d'une passe, de la tactique d'un capitaine, de l'équité d'un arbitre. En un temps où les hommes ne sont que trop sollicités de se haïr les uns les autres, le sport demeure la meilleure école de dignité, de justice et de tenue collective.

Peut-être est-il permis d'espérer qu'un jour les rivalités nationales, encore si âpres et si dangereuses, prendront peu à peu des formes sportives.

Nous sommes à une époque où les progrès de la technique commandent à l'humanité, si elle ne veut disparaître, l'unité universelle.

"Un monde ou pas de monde", nous disent les savants, mais pour faire des Nations Unies, encore faut-il des nations.

Pour maintenir une civilisation, il faut sauver ces cultures diverses, ces fiertés locales, qui ont engendré, au cours des siècles, tant de grandeur. Il n'y eut jamais de progrès humain sans émulation.

Nous avons besoin de luttes internationales, et cependant nous devons empêcher ces rivalités de prendre un caractère guerrier et destructeur.

Le sport nous apportera peut-être l'une des solutions de ce problème qui est celui de la survie de notre espèce.

Voyez ce que sont les Jeux olympiques, comment les nations pacifiques s'y retrouvent désireuses certes d'y triompher et de voir au mât de la victoire monter souvent leur pavillon, mais heureuses aussi d'admirer les belles performances des autres, et de s'émerveiller de la perfection du corps humain.

Un grand match de l'équipe de France contre une autre équipe nationale, c'est sans doute une lutte où les français désirent triompher, mais c'est aussi une manifestation d'amitié où la passion commune du sport fait que deux peuples éprouvent, l'espace d'une partie, des sentiments identiques et fraternels.

Enfin, il importe de dire que ce qui fait votre sport louable entre tous, c'est qu'il est un sport d'équipe.

Je transformerai ici le mot de Goethe : "Penser est facile, agir est difficile ; agir en groupe est ce qu'il y a au monde de plus difficile."

L'homme a peut-être été jadis un animal de horde. En devenant un individu, une personne humaine, ce qui en soi était hautement souhaitable, il a parfois trop oublié les lois de l'action commune. Il a poursuivi tant de fins égoïstes qu'il lui arrive d'oublier que, si la nation perd la partie, si les hommes perdent la guerre, rien ne sert alors à tel joueur d'avoir brillé d'un éclat solitaire.

Votre sport vous enseigne à jouer avec l'équipe, pour l'équipe, par l'équipe. Il vous apprend la discipline, sans laquelle nulle victoire n'est possible, l'abnégation qui donne de plus grandes joies que l'orgueil, la camaraderie qui est la forme collective de l'amitié.

Par là, sans discours ni sermons, il fait de vous de bons citoyens. Nul ne peut gagner seul. Telle est la grande, la suprême leçon que vos joueurs, sur tant de tableaux verts enchantés, nous donnent chaque semaine.

André MAUROIS. Discours prononcé en 1949 à Paris lors du jubilé du football français.

(1) prométhéen : cet adjectif fait référence aux souffrances endurées par le Titan Prométhée puni par les dieux pour avoir donné le feu aux hommes.


RESUME.
Vous résumerez ce texte en 185 mots. Une marge de 10 % en plus ou en moins sera admise. Vous indiquerez à la fin de votre résumé le nombre exact de mots employés.


VOCABULAIRE.
Vous expliquerez le sens, dans le texte, des expressions suivantes :
- "un animal de horde".
- "tant de tableaux verts enchantés".


DISCUSSION.
Partagez-vous le point de vue d'André Maurois qui considère que "nul ne peut gagner seul" ?

Vous ne limiterez pas votre réflexion, ni vos références, au seul domaine sportif.

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