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Annales gratuites Bac 1ère STI : Texte de Hugo

Le sujet  2005 - Bac 1ère STI - Français - Commentaire littéraire Imprimer le sujet
LE SUJET


Vous commenterez le texte de Victor Hugo (Texte B) de "Fantine jeta son miroir par la fenêtre." à la fin du texte, à partir du parcours de lecture suivant :

- Comment Hugo montre-t-il que la société pousse inévitablement Fantine à la prostitution ?
- Quel effet produit sur le lecteur la description des différentes étapes de la déchéance matérielle, physique et morale de Fantine ?

Texte B : Victor Hugo, Les Misérables, première partie, livre cinquième, chapitre X "La descente", 1862.

Dans ce roman, Fantine, modeste couturière à domicile, rencontre de plus en plus de difficultés financières pour nourrir sa fille Cosette, qu'elle a été obligée de confier à un couple de gens malhonnêtes et rusés, les Thénardier. Pour payer les frais d'une maladie inventée par ces derniers, Fantine doit vendre ses cheveux, puis deux dents. C'est ainsi que Marguerite, une collègue de travail, la découvre un matin.

        Fantine depuis la veille avait vieilli de dix ans.
        -Jésus ! fit Marguerite, qu'est-ce que vous avez Fantine ?
        -Je n'ai rien, répondit Fantine. Au contraire. Mon enfant ne mourra pas de cette
      affreuse maladie, faute de secours. Je suis contente.
5       En parlant ainsi, elle montrait à la vieille fille deux napoléons(10) qui brillaient sur la table.
        -Ah, Jésus Dieu ! dit Marguerite. Mais c'est une fortune ! Où avez-vous eu ces louis
      d'or ?
        -Je les ai eus, répondit Fantine.
        En même temps elle sourit. La chandelle éclairait son visage. C'était un sourire
10   sanglant. Une salive rougeâtre lui souillait le coin des lèvres, et elle avait un trou noir dans
      la bouche.
        Les deux dents étaient arrachées.
        Elle envoya les quarante francs à Montfermeil(11).
        Du reste c'était une ruse des Thénardier pour avoir de l'argent. Cosette n'était pas
15   malade.
        Fantine jeta son miroir par la fenêtre. Depuis longtemps elle avait quitté sa cellule(12) du
      second pour une mansarde fermée d'un loquet sous le toit ; un de ces galetas(13) dont le
      plafond fait angle avec le plancher et vous heurte à chaque instant la tête. Le pauvre ne
      peut aller au fond de sa chambre comme au fond de sa destinée qu'en se courbant de plus
20   en plus. Elle n'avait plus de lit, il lui restait une loque qu'elle appelait sa couverture, un
      matelas à terre et une chaise dépaillée. Un petit rosier qu'elle avait s'était desséché dans
      un coin, oublié. Dans l'autre coin, il y avait un pot à beurre à mettre l'eau, qui gelait l'hiver,
      et où les différents niveaux de l'eau restaient longtemps marqués par des cercles de glace.
      Elle avait perdu la honte, elle perdit la coquetterie. Dernier signe. Elle sortait avec des
25   bonnets sales. Soit faute de temps, soit indifférence, elle ne raccommodait plus son linge.
      A mesure que les talons s'usaient, elle tirait ses bas dans ses souliers. Cela se voyait à de
      certains plis perpendiculaires. Elle rapiéçait son corset(14), vieux et usé, avec des morceaux
      de calicot(15) qui se déchiraient au moindre mouvement. Les gens auxquels elle devait(16), lui
      faisaient "des scènes", et ne lui laissaient aucun repos. Elle les trouvait dans la rue, elle
30   les retrouvait dans son escalier. Elle passait des nuits à pleurer et à songer. Elle avait les
      yeux très brillants et elle sentait une douleur fixe dans l'épaule, vers le haut de I'omoplate
      gauche.
      Elle toussait beaucoup. Elle haïssait profondément le père Madeleine(17), et ne se
      plaignait pas. Elle cousait dix-sept heures par jour ; mais un entrepreneur du travail des
      prisons, qui faisait travailler les prisonnières au rabais, fit tout à coup baisser les prix, ce
35   qui réduisit la journée des ouvrières libres à neuf sous. Dix-sept heures de travaiI, et neuf
      sous par jour ! Ses créanciers étaient plus impitoyables que jamais. Le fripier, qui avait
      repris presque tous les meubles, lui disait sans cesse : Quand me payeras-tu coquine ?
      Que voulait-on d'elle, bon Dieu ! Elle se sentait traquée et il se développait en elle quelque
      chose de la bête farouche. Vers le même temps, le Thénardier lui écrivit que décidément il
40   avait attendu avec beaucoup trop de bonté, et qu'il lui fallait cent francs, tout de suite ;
      sinon qu'il mettrait à la porte la petite Cosette, toute convalescente de sa grande maladie,
      par le froid, par les chemins, et qu'elle deviendrait ce qu'elle pourrait, et qu'elle crèverait, si
      elle voulait.
        -Cent francs, songea Fantine ! Mais où y a-t-il un état(18) à gagner cent sous par jour ?
45     -Allons ! dit-elle, vendons le reste.
        L'infortunée se fit fille publique(19).

(10) : deux napoléons : pièces d'or.
(11) : Montfermeil : village où habitent les Thénardier avec Cosette.
(12) : cellule : petite chambre.
(13) : galetas : logement misérable et sordide sous les toits.
(14) : corset : gaine lacée en tissu résistant, qui serre la taille et le ventre des femmes.
(15) : calicot : toile de coton assez grossière.
(16) : devait : devait de l'argent.
(17) : père Madeleine : monsieur Madeleine, riche industriel, ancien employeur de Fantine qu'elle rend, à tort, responsable de la perte de son emploi précédent.
(18) : état : métier.
(19) : fille publique : prostituée.
 

LE CORRIGÉ


I - L'ANALYSE DU SUJET

Vous avez choisi le commentaire. Vous savez qu'il s'agit d'analyser un certain nombre de procédés d'écriture par lesquels l'auteur cherche à susciter des émotions et réactions chez son lecteur. Le texte à commenter est constitué d'une scène entre deux personnages suivie d'un récit dominé par l'imparfait de répétition.

II - LES REACTIONS A CHAUD DU PROFESSEUR

Un extrait de roman dans le cadre de cet objet d'étude : "convaincre, persuader, délibérer" n'a rien pour surprendre. Les romans ne sont pas uniquement des récits fictifs à l'eau de rose. Ici, il s'agit d'un extrait des Misérables, texte célibrissime par lequel Hugo a tâché de changer les mentalités de ses contemporains au sujet des pauvres, des laissés pour compte et des marginaux.

III - UN TRAITEMENT POSSIBLE DU SUJET

Les axes de lecture proposés devaient être suivis.

A - LES PROCEDES AU MOYEN DESQUELS HUGO MONTRE QUE LA SOCIETE POUSSE INEVITABLEMENT FANTINE A LA PROSTITUTION.

1. Il présente Fantine comme vivant fondamentalement seule mais entourée de requins.
Ainsi, son entourage est constitué de créanciers (le fripier, Thénardier).
Ces gens lui "font des scènes", la menacent.
L'acharnement de la société est exprimé par l'imparfait de répétition ("Elle les trouvait dans la rue, elle les retrouvait dans son escalier").
On peut noter la méchanceté de Thénardier qui apparaît dans sa lettre rapportée en style indirect. Il y mélange des propos en apparence bienveillants ("attendre", "bonté") avec des expressions beaucoup plus brutales : des adverbes, des impersonnels exprimant l'obligation, des expressions familières et des mots crus ("mettre à la porte", "crever").

2. Le jeu des temps verbaux sert également la démonstration.
Si l'on examine les passés simples, qui mettent en relief des actions de premier plan, on constate que le narrateur souligne l'envoi des 40 francs, la baisse des prix des étoffes et la perte de salaires qui l'accompagne, la lettre de Thénardier pour réclamer 100 francs et enfin, à la dernière ligne, une phrase qui fait l'effet d'une "chute" finale : "l'infortunée se fit fille publique".

3. Le narrateur nous fait partager son point de vue.
Il associe son lecteur à la description qu'il fait du logis de Fantine en faisant appel à son expérience : "un de ses galetas dont...".
Il utilise aussi une ponctuation expressive "Dix-sept heures de travail, et neuf sous par jour!"
Des phrases qui expriment des vérités générales : "Le pauvre ne peut aller au fond de sa chambre comme au fond de sa destinée qu'en se courbant de plus en plus".
Une phrase très courte et sans verbe ("Dernier signe") prend la rigueur d'une démonstration mathématique.
Il fait même preuve d'une ironie tragique : en effet Fantine éprouve de la haine contre celui qui est en fait un bienfaiteur. D'autre part, le fait de souligner que le travail des prisonnières nuit à celui des "ouvrières libres" ne peut que susciter chez le lecteur indignation et sentiment d'injustice.

B - L'EFFET PRODUIT SUR LE LECTEUR PAR LA DESCRIPTION DES DIFFERENTES ETAPES DE LA DECHEANCE DE FANTINE : L'INDIGNATION ET LA REVOLTE.

1. Cette déchéance est tout d'abord matérielle : elle vit dans une mansarde, "ascension" qui correspond à une réduction du niveau de vie.
On peut noter également la grossièreté de ses vêtements, le dénuement et le mauvais goût de l'immobilier.

2. La déchéance est également physique.
Voir l'oxymore du "sourire sanglant", le jeu des couleurs noir / rouge.
Le symbolisme du miroir jeté prouve que le personnage a abandonné toute prétention à la beauté, toute coquetterie.
Un dernier indice est donné par la maladie qui couve (la douleur à l'omoplate, la toux).

3. La déchéance est enfin morale.
Le narrateur souligne la saleté des vêtements, la négligence et le laisser-aller de Fantine.
Ses pleurs sont le signe d'une solitude affective, d'un grand désarroi.
Elle ne semble même plus humaine mais apparaît comme un animal qui a perdu tout pouvoir d'action ("elle se sentait traquée", "il se développait en elle").
Même ses protestations en style indirect libre vont dans le sens d'un pathétique et d'une indignation à faire naître chez le lecteur ("Que voulait-on d'elle, bon Dieu !").
Oui, une telle page rappelle à quel point Hugo estimait son livre nécessaire pour témoigner en faveur des misérables et contribuer à leur bien-être !

IV - LES ERREURS A EVITER

Ce n'était pas un texte très difficile mais il était indispensable d'accompagner les observations et analyses de nombreuses citations du texte.
 

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