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Annales gratuites Bac 1ère L : Texte de Julien Gracq

Le sujet  1998 - Bac 1ère L - Français - Commentaire littéraire Imprimer le sujet
LE SUJET

Le héros-narrateur, Aldo, raconte une des promenades matinales dont il est coutumier.


Je descendais déjà les dernières marches de mon belvédère(1) préféré quand une apparition inattendue m'arrêta, dépité et embarrassé : à l'endroit exact où je m'accoudais d'habitude à la balustrade se tenait une femme.
Il était difficile de me retirer sans gaucherie, et je me sentais ce matin-là d'humeur particulièrement solitaire.
Dans cette position assez fausse, l'indécision m'immobilisa, le pied suspendu, retenant mon souffle, à quelques marches en arrière de la silhouette.
C'était celle d'une jeune fille ou d'une très jeune femme. De ma position légèrement surplombante, le profil perdu se détachait sur la coulée de fleurs avec le contour tendre et comme aérien que donne la réverbération d'un champ de neige.
Mais la beauté de ce visage à demi dérobé me frappait moins que le sentiment de "dépossession" exaltée que je sentais grandir en moi de seconde en seconde.
Dans le singulier accord de cette silhouette dominatrice avec un lieu privilégié, dans l'impression de présence entre toutes appelée qui se faisait jour, ma conviction se renforçait que "la reine du jardin" venait de prendre possession de son domaine solitaire.
Le dos tourné aux bruits de la ville, elle faisait tomber sur ce jardin, dans sa fixité de statue, la solennité
soudaine que prend un paysage sous le regard d'un banni ; elle était l'esprit solitaire de la vallée, dont les champs de fleurs se colorèrent pour moi d'une teinte soudain plus grave, comme la trame de l'orchestre quand l'entrée pressentie d'un thème majeur y projette son ombre de haute nuée.
La jeune fille tourna soudain sur ses talons tout d'une pièce et me sourit malicieusement. C'est ainsi que j'avais connu Vanessa.


Julien GRACQ, Le Rivage des Syrtes , 1951.

(1) belvédère : d'un mot italien signifiant belle vue ; pavillon, plate-forme ou terrasse sur un lieu élevé dominant un beau panorama.


A - QUESTIONS

1. Quelle valeur prennent dans le texte "dépossession" et "reine du jardin" à cause de la mise entre guillemets ?

2. Par quelles notations le narrateur donne-t-il progressivement consistance à la jeune inconnue ?

3. Justifiez l'emploi du plus-que-parfait dans la dernière phrase.


B - COMMENTAIRE COMPOSE

Vous présenterez un commentaire composé de ce texte.

LE CORRIGÉ

I - FICHE SIGNALETIQUE

Le texte proposé n'est pas facile à commenter, mais il est accessible : Julien Gracq, romancier contemporain, est rarement étudié dans les classes de lycée, mais son style est "classique", son vocabulaire est simple et les thèmes qu'il développe sont familiers à des lecteurs de romans.

La scène à étudier appartient à la catégorie traditionnelle des "premières rencontres", nombreuses dans la littérature romanesque, et offre un portrait de la femme aimée par le héros au moment où se produit la rencontre.


II - REACTIONS A CHAUD DU PROFESSEUR

Ce passage du Rivage des Syrtes est bien choisi, car il ne présente pas de difficultés de lecture et place le candidat devant un type de texte qu'il a obligatoirement appris à étudier : le portrait.

En revanche, c'est un sujet d'examen assez sélectif, car il demande beaucoup de précision et une certaine finesse dans l'analyse psychologique.

En effet, il décrit une scène où il ne se passe pratiquement rien et où tout se concentre sur les impressions subtiles et nuancées qu'éprouve le héros - narrateur. La principale difficulté est donc d'éviter la paraphrase.

De ce point de vue, les questions posées ne sont pas des pièges, mais une aide apportée aux candidats, car elles mettent l'accent sur les points du texte qui devront ensuite servir de base au commentaire.


III - TRAITEMENT POSSIBLE DU SUJET

A - QUESTIONS

1. Le mot "dépossession" et l'expression "la reine du jardin" sont soulignés par la typographie : de cette façon, l'auteur fait mine de les citer comme s'il les empruntait à un registre préexistant, supposé connu du lecteur.

Mais comme, en réalité, il n'en est rien, l'auteur ajoute sciemment, par ce procédé, une tonalité mystérieuse à son récit.

- La "dépossession" devient ainsi un type de sentiment que le lecteur est censé reconnaître pour l'avoir déjà éprouvé lui-même.

Mais ce sentiment est étrange et difficile à définir, si bien que le lecteur se trouve placé devant une énigme dont l'auteur refuse de lui apporter la solution.

Le lecteur est alors contraint de trouver en lui-même les ressources psychologiques susceptibles de lui faire comprendre ce qu'est censé éprouver le héros : ce dernier fréquente un endroit qui lui est familier et où il vient pour jouir d'une solitude recherchée.

La présence d'une inconnue en ce lieu le prive de ses repères habituels et lui donne l'impression qu'on lui a volé sa solitude, c'est-à-dire son identité : il devient "un banni".

- L'expression "la reine du jardin", désignant l'inconnue, pare ce personnage d'un titre féerique qui semble lui appartenir consubstantiellement et lui avoir été donné par d'autres instances que celles de l'énonciation.

De ce fait, elle possède de plein droit le pouvoir de "prendre possession de son domaine solitaire" et d'exercer sur le héros une "domination" qui se révèle être celle de l'amour.


2. Le narrateur donne progressivement consistance à la jeune inconnue en la désignant par des termes qui précisent peu à peu son identité : d'abord, c'est une simple "silhouette" ; ensuite, on distingue son "profil" et, enfin, son "visage".

C'est alors que son identité mystérieuse est révélée : elle est "la reine du jardin".

La suite du passage décrit les pouvoirs merveilleux exercés par cette créature : elle est "l'esprit solitaire de la vallée".

Avec la chute du texte, la réalité fait irruption dans le merveilleux et ramène brutalement le lecteur au fil narratif du roman : la vie sentimentale du héros, Aldo, amoureux d'une jeune fille nommée "Vanessa".


3. L'emploi du plus-que-parfait dans la dernière phrase crée un effet de surprise.

Il impose au lecteur un retour en arrière inattendu : le récit de la rencontre, placée sous le signe du merveilleux, s'est déroulé dans un passé marqué par l'emploi de l'imparfait duratif et de son corollaire, le passé-simple.

Soudain survient un autre passé, que le plus-que-parfait semble situer dans une antériorité plus réelle, celle de l'autobiographie commencée avant la parenthèse féerique.

B - COMMENTAIRE COMPOSE

Le plan le plus efficace est celui qui se fonde sur les étapes successives de la lecture et met en évidence les différents niveaux d'interprétation du texte.

Ce texte peut en effet se lire comme un extrait de roman, comme un poème en prose et comme un court traité de morale :

a. D'abord, comme une scène de roman : la première rencontre, lieu commun du genre.

b. Ensuite, comme un hommage poétique à la femme aimée, selon les règles du lyrisme classique.

c. Enfin, comme une théorie de la passion, dans une perspective littéraire héritée du rationalisme psychologique et de la tradition des moralistes français.

a. Un extrait de roman

- Souligner les effets de surprise qui donnent sa dynamique au texte et permettent son insertion dans le fil narratif : surprise de l'"apparition" au début, surprise de l'amour partagé (elle "me sourit malicieusement") à la fin.

- Montrer l'évolution du personnage principal, qui est en même temps le narrateur (technique de la focalisation interne) :

de nature solitaire, il se montre d'abord réticent et même presque hostile à l'inconnue ("dépité et embarrassé") après un moment d'hésitation ("position assez fausse", "indécision"), il est attiré par le mystère dont elle s'entoure ("le pied suspendu, retenant mon souffle") ; finalement, il se laisse séduire et même fasciner ("sentiment de dépossession exaltée").

b. Un poème en prose

Montrer les effets de style qui donnent à ce portrait sa beauté et son mystère :

- images romantiques où l'être admiré semble sortir du paysage et en partager le charme ("coulée de fleurs" ; "champ de neige" ; "champs de fleurs").

- imprécision volontaire du portrait ("profil perdu" ; "visage à demi-
dérobé" ; "ombre de haute nuée")

- caractère inaccessible de la vision ("le dos tourné" ; "statue" ; "esprit solitaire")

c. Une morale de l'amour

Montrer la supériorité de la femme sur l'homme et le caractère fatal de la passion.

- Supériorité de la femme : cette "reine" est "dominatrice" ; faute de lui plaire, l'homme se sent "un banni".

- Fatalité de la passion : le héros tente d'abord de résister à l'attirance qu'il éprouve, mais sa propre volonté est inopérante. Il est contraint d'obéir à l'amour et à ses lois, qui le font renoncer à sa propre identité.

IV - CONNAISSANCES REQUISES

Pour étudier ce texte qui offre peu de prise (peu de figures rhétoriques, peu de contrastes), il était préférable de disposer d'une bonne culture littéraire
si l'on voulait avoir une excellente note.

Par exemple, le premier paragraphe est une citation implicite de L'Education sentimentale de Flaubert ("Ce fut comme une apparition").

Le portrait de la femme inaccessible est plein de références poétiques (par exemple, l'image de la statue rappelle les poèmes de Mallarmé).

"L'esprit solitaire de la vallée" rappelle le personnage d'Henriette dans Le Lys dans la vallée .

La théorie de la passion souveraine est un héritage de l'Antiquité, dont on trouve l'écho dans toute la littérature classique.


V - LES FAUSSES PISTES

Cet extrait ne se prête pas à un plan de commentaire qui serait fondé sur les structures du texte, car en dehors de l'introduction annonçant le coup de foudre et de la conclusion qui donne la solution de l'énigme, le récit se déroule d'un seul tenant, de façon linéaire et progressive.

Un plan fondé sur les divers effets qui se développent à travers le texte ne conviendrait guère mieux.

En effet, même si la première partie insiste sur les sentiments du héros, alors que la deuxième décrit la domination exercée par l'inconnue, le texte est rédigé d'un point de vue unique, celui du narrateur qui, placé dans une situation insolite, évolue de l'ennui à la fascination.

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