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Annales gratuites Bac 1ère L : Texte de Saint-John Perse

Le sujet  2003 - Bac 1ère L - Français - Commentaire littéraire Imprimer le sujet
LE SUJET

I - Commentaire :

Vous ferez le commentaire du texte de Saint-John Perse.

Texte B : Saint-John Perse, "La Ville", Images à Crusoé

[Le poète Saint-John Perse, dans son recueil Images à Crusoé, imagine Robinson retourné à la civilisation et méditant sur son séjour dans l'île.]

LA VILLE

[...]
     Crusoé! - ce soir près de ton Ile, le ciel qui se rapproche louangera la mer, et le silence multipliera l'exclamation des astres solitaires.
     Tire les rideaux ; n'allume point :
C'est le soir sur ton Ile et à l'entour, ici et là, partout où s'arrondit le vase sans défaut de la mer ; c'est le soir couleur de paupières, sur les chemins tissés du ciel et de la mer.
     Tout est salé, tout est visqueux et lourd comme la vie des plasmes(1).
     L'oiseau se berce dans sa plume, sous un rêve huileux ; le fruit creux, sourd(2) d'insectes, tombe dans l'eau des criques, fouillant son bruit.
     L'île s'endort au cirque des eaux vastes, lavée des courants chauds et des laitances grasses, dans la fréquentation des vases somptueuses.
     Sous les palétuviers(3) qui la propagent, des poissons lents parmi la boue ont délivré des bulles avec leur tête plate ; et d'autres qui sont lents, tâchés comme des reptiles, veillent. - Les vases sont fécondés - Entends claquer les bêtes creuses dans leurs coques - Il y a sur un morceau de ciel vert une fumée hâtive qui est le vol emmêlé des moustiques - Les criquets sous les feuilles s'appellent doucement - Et d'autres bêtes qui sont douces, attentives au soir, chantent un chant plus pur que l'annonce des pluies : c'est la déglutition de deux perles gonflant leur gosier jaune...
     Vagissement des eaux tournantes et lumineuses !
     Corolles, bouches des moires(4) : le deuil qui point(5) et s'épanouit ! Ce sont de grandes fleurs mouvantes en voyage, des fleurs vivantes à jamais, et qui ne cesseront de croître par le monde...
     Ô la couleur des brises circulant sur les eaux calmes,
     les palmes des palmiers qui bougent !
     Et pas un aboiement lointain de chien qui signifie la hutte ; qui signifie la hutte et la fumée du soir et les trois pierres noires sous l'odeur de piment.
     Mais les chauves-souris découpent le soir mol à petit cris.

     Joie ! ô joie déliée dans les hauteurs du ciel !
     ... Crusoé ! tu es là ! Et ta face est offerte aux signes de la nuit, comme une plume renversée.

(1) plasmes : fluides vitaux.
(2) sourd : présent du verbe sourdre qui signifie "jaillir".
(3) palétuviers : arbres exotiques.
(4) moires : étoffes aux reflets changeants ; terme ici employé comme image.
(5) point : présent du verbe poindre, qui signifie "surgir".

LE CORRIGÉ

I - LA FICHE SIGNALETIQUE

Le texte choisi est un poème en prose. Le libellé du sujet est assez vague : "Vous ferez le commentaire du texte de Saint-John Perse". Vous aviez par conséquent la possibilité de choisir plusieurs types de commentaire :
- une explication linéaire qui suive l'ordre du texte. Le poème peut s'y prêter dans la mesure où est racontée une expérience en trois temps : la fermeture au monde civilisé, la vision fantasmagorique de l'île, l'exaltation finale provoquée par la vision. La distinction des trois étapes n'est cependant pas systématique, le refus du monde civilisé apparaissant aussi vers la fin du texte ("Et pas un aboiement [..] sous l'odeur du piment.").
- ainsi le commentaire composé, organisé autour de thèmes essentiels, est-il ici peut-être préférable.

II - LES REACTIONS A CHAUD DU PROFESSEUR

Le texte choisi est, parmi les quatre proposés, sans doute le plus difficile. Le sens littéral n'est pas toujours évident : le lexique est riche et recherché, les phrases sont souvent longues. Enfin l'auteur recourt à des nombreuses images, pour certaines très complexes.
Par ailleurs, il s'agit d'un poème en prose. Attention : cette information est essentielle pour un bon commentaire du texte. Il ne fallait surtout pas négliger cette dimension poétique du texte.
La petite introduction qui précède le texte donne des indications importantes : Robinson est "retourné à la civilisation" et médite sur son séjour dans l'île... Les candidats qui auront imaginé Robinson sur son île auront donc fait un contresens et n'auront pas vu que tout le texte est le fruit de l'imagination.
Notre corrigé donne quelques informations sur l'auteur, mais même sans connaître Saint-John Perse, vous pouviez sans problème traiter le commentaire.

III - UN TRAITEMENT POSSIBLE DU SUJET

A - INTRODUCTION

Saint-John Perse est né en 1887 à Pointe-à-Pitre. Se retrouve ainsi dans sa première œuvre, Images à Crusoé (1904) le souvenir de cette enfance exotique puisqu'il y décrit une île luxuriante proche de celle où il a passé son enfance. L'œuvre est également directement inspirée par l'enfance puisque le poète (qui n'a alors que 17 ans) choisit un personnage pour lequel tous les enfants ont, à un moment ou à une autre, une fascination : l'aventurier Robinson Crusoé, le héros du roman de Defoe (Texte A).
Pourtant Saint-John Perse imagine ici un Robinson peu aventurier... Il a en effet quitté son île et est revenu à la civilisation. Le poète l'invite alors à retourner là-bas par le pouvoir de l'imagination. Comment et pourquoi ?
Nous allons voir que le poète guide Robinson dans sa rêverie. Nous étudierons ensuite quelle image de l'île il lui donne à voir. Enfin, nous nous demanderons quels effets produit cette vision.


B - COMMENT LE POETE GUIDE ROBINSON

1) Une voix autoritaire
Le poète s'adresse d'abord à Robinson avec une certaine autorité :
- dès la première phrase, il lance son nom "Crusoé" : peu de familiarité dans cette exclamation, où il aurait pu utiliser plutôt le prénom.
- il lui donne ensuite des ordres : "Tire les rideaux ; n'allume point", "entends".
Par ces procédés, le poète ordonne au personnage de se couper de la civilisation (il est évident que la fermeture des rideaux est symbolique) et du monde réel (dans le noir, Robinson sera plus sensible au spectacle que lui livre son imagination). On retrouve cette rupture avec la civilisation vers la fin du texte : la "hutte", le "chien " et "l'odeur du piment" symbolisant les éléments les plus rudimentaires de la vie civilisée (l'habitation, l'animal domestique, le repas).

2) Une voix incantatoire
Pourtant à l'autorité initiale, le poète substitue rapidement un autre type de voix : incantatoire, hypnotique. Plusieurs procédés le montrent :
- les répétitions : "c'est le soir", "la mer", "tout est salé", "tout est visqueux"
- le rythme envoûtant des phrases : beaucoup de virgules, de gradations rythmiques ("L'île s'endort [...] vases somptueuses"), d'appositions donnent l'impression que les phrases n'en finissent pas.
- les allitérations (ex : en (k) dans "claquer les bêtes creuses dans leurs coques", ou en (s) dans "laitances grasses (...) fréquentation des vases somptueuses").
Ainsi, tout se passe comme si le poète cherchait à hypnotiser Robinson : d'ailleurs il a les yeux fermés, et il doit se concentrer sur ce qu'il entend. Les mots, même, finissent par avoir un pouvoir hypnotique. Lancés sans leurs déterminants, ils deviennent des sortes de formules magiques capables de mettre en branle l'imaginaire : "vagissement", "corolles, bouches de moires".

Ainsi, de sa voix incantatoire, le poète va dessiner les contours d'une île magique et envoûtante.

C - LA VISION ENVOUTANTE DE L'ILE

1) La luxuriance
Ce qui frappe d'abord dans ce spectacle de l'île est sa luxuriance :
- la végétation évoque les îles tropicales : "palétuviers", "corolles", "fleurs vivantes" qui évoquent les plantes carnivores, "palmiers".
- le climat est lourd, propice à la fécondité des plantes : "visqueux", "lourd", "huileux", "laitances grasses" caractérisent l'atmosphère pesante, étouffante et en même temps sensuelle des tropiques.
- la nature grouille d'animaux de toutes sortes : des plus invisibles (les "moustiques") aux "criquets sous les feuilles", ou "d'autres bêtes", "tachées comme des reptiles", non nommées et donc mystérieuses, cachées dans la luxuriance végétale.
- Est ainsi évoquée l'idée selon laquelle tout procrée, s'accouple ou se développe à une rapidité stupéfiante : "le fruit creux (...) tombe dans l'eau", et quelques lignes plus loin..."les vases sont fécondées" ; les fleurs "ne cesseront de croître", tout est parcouru par "la vie des plasmes", c'est-à-dire par des fluides vitaux. Même le ciel et la terre semblent s'accoupler ("le ciel qui se rapproche louangera la mer"). A la ligne suivante la mer - la mère bien sûr ?- va effectivement s'arrondir à la façon d'un ventre maternel : "s'arrondit le vase sans défaut de la mer"... Cet arrondi, évidemment, est l'horizon né de cet accouplement, de "ces chemins tissés du ciel et de la mer"...
- Apparaît alors dans cette nature grouillante le cycle accéléré de la vie et de la mort : "vagissement" évoque le cri plaintif et faible d'une bête, mais désigne aussi le cri du nouveau-né ; "le deuil qui point et s'épanouit" associe dans une apparente contradiction la mort (deuil), la naissance (point) et le déroulement de la vie (s'épanouit).

2) La douceur
Pourtant, la beauté qui se dégage de l'île est dans l'association de cette luxuriance quasi sexuelle avec la plus grande douceur.
- le moment est propice à l'alanguissement : "c'est le soir", "l'oiseau se berce", "l'île s'endort", "d'autres bêtes qui sont douces chantent", "les criquets s'appellent doucement"
- les mouvements semblent donc se faire au ralenti : "brises circulant sur les eaux calmes".

Quels effets produit la vision de cette île paradisiaque ?


D - LES EFFETS DE CETTE VISION

1) Sur Robinson
Guidé par la voix du poète, Robinson se retrouve plongé dans son aventure passée. Dès la première ligne, le poète le dit clairement : il s'agit de "ton île".
Le résultat est double :
- le plus grand bonheur : "Joie ! ô joie déliée dans les hauteurs du ciel". Tout ici concourt à exprimer la plus grande exaltation : l'exclamation, l'invocation (ô) suivie d'un décasyllabe (la phrase compte en effet 10 syllabes), l'évocation des "hauteurs du ciel".
- l'hallucination parfaite : "Crusoé ! tu es là ! Et ta face est offerte aux signes de la nuit, comme une plume renversée". Robinson n'est plus dans le monde civilisé, il n'est plus homme, mais "plume", c'est-à-dire élément même de cette nature, léger et prêt à se laisser emporter par la brise tropicale.

2) Sur le poète
Pourtant l'effet le plus essentiel est celui que produit ce spectacle sur le poète. Lui seul organise tout ce spectacle, lui seul guide Robinson de sa voix. Mais c'est aussi lui-même qu'il guide ainsi, et sa propre imagination qu'il féconde à la façon des plantes tropicales. Ainsi apparaît un poème en vers... à la fin du poème en prose ("Ô la couleur [...] à petits cris.") dissocié typographiquement du reste. Si le jeune poète subit une fascination, ce n'est ni celle de l'aventure, ni celle des tropiques, mais bien celle des mots : leur beauté ("bouches des moires" par exemple n'a pas de signification particulière mais sonne d'une harmonie étrange) ; leur pouvoir incantatoire ("Crusoé" lancé comme premier mot, suscitant toute la suite du poème). Ainsi, lorsqu'il dit à Robinson : "entends !", c'est aussi à nous qu'il adresse : entends, lecteur, la beauté de la langue, et vois sa luxuriance.
Par ailleurs, nous assistons bien à la naissance du poème... Le ciel se rapprochant de la mer ne crée pas seulement l'horizon, il crée aussi la louange ("le ciel louangera la mer"), c'est-à-dire... le poème.


E - CONCLUSION

A la question "comment et pourquoi le poète fait-il voyager Robinson sur son île ?", le commentaire a permis de répondre :
- Comment ? Par l'imagination, d'une part ; par la beauté de la langue d'autre part. Le poème se donne ainsi comme une incantation luxuriante à la façon de la nature qu'il décrit.
- Pourquoi ? Pour faire un voyage poétique : parti du "noir" et du silence" (l. 2 et 3), le poète peuple notre imaginaire des bruits et du spectacle de l'ailleurs. C'est là l'un des miracles de la poésie que de nous donner à voir et entendre.

IV - LES ERREURS A EVITER

Plusieurs erreurs guettaient le candidat :
- oubli de la dimension poétique,
- évidemment la paraphrase : c'est-à-dire une simple redite du texte sans l'analyse de ses ressources stylistiques.
Les remarques sur les images et les sonorités par exemple étaient indispensables.

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