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Annales gratuites Bac 1ère L : Textes de Desnos et de Giono

Le sujet  1996 - Bac 1ère L - Français - Etude de texte Imprimer le sujet
LE SUJET

Texte 1

Ce coeur qui haïssait la guerre voilà qu'il bat pour le combat et la bataille !
Ce coeur qui ne battait qu'au rythme des marées, à celui des saisons, à celui des heures du jour et de la nuit,
Voilà qu'il se gonfle et qu'il envoie dans les veines un sang brûlant de salpêtre et de haine
Et qu'il mène un tel bruit dans la cervelle que les oreilles en sifflent,
Et qu'il n'est pas possible que ce bruit ne se répande pas dans la ville et la campagne,
Comme le son d'une cloche appelant à l'émeute et au combat.
Ecoutez, je l'entends qui me revient renvoyé par les échos.
Mais non, c'est le bruit d'autres coeurs, de millions d'autres coeurs battant comme le mien à travers la France.
Ils battent au même rythme pour la même besogne tous ces coeurs,
Leur bruit est celui de la mer à l'assaut des falaises
Et tout ce sang porte dans des millions de cervelles un même mot d'ordre :
Révolte contre Hitler et mort à ses partisans !
Pourtant ce coeur haïssait la guerre et battait au rythme des saisons,
Mais un seul mot : Liberté a suffi à réveiller les vieilles colères
Et des millions de Français se préparent dans l'ombre à la besogne que l'aube proche leur imposera,
Car ces coeurs qui haïssaient la guerre battaient pour la liberté au rythme même des saisons et des marées,
du jour et de la nuit.

R. DESNOS (1900-1945), Destinée arbitraire , publication posthume en 1975.
Editions Gallimard


Texte 2

Je n'aime pas la guerre. Je n'aime aucune sorte de guerre. Ce n'est pas par sentimentalité. Je suis resté quarante-deux jours devant le fort de Vaux(1) et il est difficile de m'intéresser à un cadavre désormais. Je ne sais pas si c'est une qualité ou un défaut : c'est un fait. Je déteste la guerre. Je refuse de faire la guerre pour la seule raison que la guerre est inutile. Oui, ce simple petit mot. Je n'ai pas d'imagination. Pas horrible : non, inutile simplement. Ce qui me frappe dans la guerre ce n'est pas son horreur : c'est son inutilité. Vous me direz que cette inutilité précisément est horrible. Oui, mais par surcroît.

Il est impossible d'expliquer l'horreur de quarante-deux jours d'attaque devant Verdun à des hommes qui, nés après la bataille, sont maintenant dans la faiblesse et dans la force de la jeunesse. Y réussirait-on qu'il y a pour ces hommes neufs une sorte d'attrait dans l'horreur en raison même de leur force physique et de leur faiblesse. Je parle de la majorité. Il y a toujours, évidemment, une minorité qui fait son compte et qu'il est inutile d'instruire. La majorité est attirée par l'horreur : elle se sent capable d'y vivre et d'y mourir comme les autres : elle n'est pas fâchée qu'on la force à en donner la preuve. Il n'y a pas d'autre vraie raison à la continuelle acceptation de ce qu'après on appelle le martyre et le sacrifice.

Vous ne pouvez pas leur prouver l'horreur. (...) L'horreur s'efface. Et j'ajoute que, malgré toute son horreur, si la guerre était utile il serait juste de l'accepter. Mais la guerre est inutile et son inutilité est évidente. L'inutilité de toutes les guerres est évidente. Qu'elles soient défensives, offensives, civiles, pour la paix, le droit pour la liberté, toutes les guerres sont inutiles. La succession des guerres dans l'histoire prouve bien qu'elles n'ont jamais conclu puisqu'il a toujours fallu recommencer les guerres.

La guerre de 1914 a d'abord été pour nous, Français une guerre dite défensive. Nous sommes-nous défendus ? Non, nous avons vécu depuis des temps pareillement injustes. Elle devait être la dernière des guerres : elle était la guerre à tuer la guerre. L'a-t-elle fait ? Non. On nous prépare de nouvelles guerres ; elle n'a pas tué la guerre ; elle n'a tué que des hommes inutilement. La guerre civile d'Espagne n'est pas encore finie qu'on aperçoit déjà son évidente inutilité. Je consens à faire n'importe quel travail utile, même au péril de ma vie.

Je refuse tout ce qui est inutile et en premier lieu toutes les guerres car c'est un travail dont l'inutilité pour l'homme est aussi claire que le soleil.

J. GIONO, Lettre aux paysans sur la pauvreté et la paix, parue en 1938 et reprise dans le recueil Ecrits pacifistes publié par les éditions Gallimard

Note :
(1) Fort situé sur un éperon des hauts de Meuse, au sud du village de Vaux-devant-Damloup, dominant Verdun. Il succomba après une héroïque résistance le 7 juin 1916, mais il fut réoccupé par les Français du Général Mangin le 2 novembre suivant.


QUESTIONS

1. Relevez quelques indices de la présence de l'auteur dans chacun des deux textes. Quels autres indices marquent le passage de l'individuel au collectif ?

2. Quelle est la thèse formulée par GIONO ? Enumérez les arguments sur lesquels elle s'appuie.

3. Quels sont les moyens de persuasion utilisés par les deux écrivains ?


TRAVAIL D'ECRITURE

Montrez, en vous appuyant sur les deux textes, en quoi les positions de DESNOS et de GIONO divergent, en quoi elles peuvent se rejoindre.

LE CORRIGÉ

I - FICHE SIGNALETIQUE:

Difficulté du sujet : relativement difficile.
Rareté du sujet : sujet attendu.
Thèmes abordés : la guerre, son utilité, ses dangers, la différence entre guerre défensive et offensive.
Compétences requises : l'analyse du texte argumentatif, l'étude des indices, arguments, connecteurs logiques.
Activités demandées : étude des indices d'énonciation, analyse des thèses, mise en valeur de l'argumentation, étude des moyens de persuasion utilisés par les deux écrivains, opposition et rapprochement des deux thèses.


II - REACTIONS A CHAUD DU CORRECTEUR :

Il s'agit d'un sujet assez technique, mais le choix du thème est assez judicieux. En effet, on voit que les opinions divergent à propos de la guerre et de son utilité mais que le problème est très complexe.

Ni GIONO, ni DESNOS, contemporains des deux dernières guerres mondiales, et victime pour DESNOS, mort en déportation, n'apporte de réponse définitive, ce qui paraît impossible dans ce domaine précis.

C'est un sujet qui ne peut laisser indifférent, encore ,hélas, d'actualité.


III - TRAITEMENT POSSIBLE DU SUJET :

A - QUESTIONS :

1 - Indices de la présence de l'auteur dans les deux textes :

Texte de DESNOS :

- Adjectifs démonstratifs : ce "coeur", ce "sang", en anaphore, rapportant au coeur et au sang du locuteur.
- Emploi du pronom personnel sujet et complément de première personne : je, me, moi.
- Emploi de la deuxième personne du pluriel dans l'impératif, illustrant un dialogue entre le locuteur et le lecteur, qui est ainsi pris à témoin.
- Références historiques précises, installant un contexte historique précis, dans lequel vit l'auteur (Hitler, France, Français...)

Texte de GIONO :

- Emploi du pronom personnel sujet et complément de première personne du singulier.
- Emploi du style indirect libre.
- Emploi de la première personne du pluriel impliquant les interlocuteurs qui sont les Français, contemporains, à l'aube de la deuxième Guerre Mondiale et pendant la Guerre d'Espagne.
- Référence à la guerre de 14, "la der des der", que GIONO a vécue de même.

Dans les deux textes, les indices qui marquent le passage de l'individuel au collectif sont le passage de la première personne du singulier aux deuxième et première personnes du pluriel, puisque les deux auteurs prennent à témoins leurs lecteurs contemporains.

On notera le recours fréquent à l'impératif, à l'apostrophe, aux phrases courtes, sur un ton très catégorique, surtout chez GIONO.

2 - Thèse de GIONO :

Opposé à la guerre, viscéralement et humainement, l'auteur considère cependant que la guerre est parfois inévitable.

Il faut se rappeler que nous sommes en 39 et que le problème qui se pose aux intellectuels de l'époque est : vivre à la botte du fascisme hitlérien ou engager une guerre défensive.

GIONO défend cette dernière position, bien qu'elle soit d'un choix douloureux.

"Pourtant ce coeur haïssait la guerre et battait au rythme des saisons, mais un seul mot "Liberté" a suffi à réveiller les vieilles colères"

3 - Moyens de persuasion utilisés par les deux écrivains :

- La prise à parti du lecteur, comme on l'a vu dans la question 1,
- L'illustration par des faits précis contemporains auxquels nul ne peut être indifférent,
- Un langage lyrique chez DESNOS, polémique chez GIONO, d'une rare violence.
- Abondance des questions rhétoriques.
- Emploi systématique d'indépendantes et de phrases nominales. Exclamatives très nombreuses.
- Elargissement de la réflexion des deux auteurs sur la condition humaine et le problème du choix, de l'engagement, du poids de l'histoire sur les nations et les individus.

B - TRAVAIL D'ECRITURE :

Il s'agissait de comparer les deux textes en mettant en valeur d'abord les divergences puis les aspects par lesquels ils se rejoignent.

Il fallait montrer notamment que DESNOS, contrairement à GIONO, accepte, à contre-coeur, le concept de guerre défensive, qu'il justifie dans ce contexte précis.

GIONO rejette toute forme de guerre.

Cependant, les deux auteurs s'accordent sur l'idée de l'absurdité de la guerre, même inévitable, et sur les ravages qu'ils pressentent à l'aube de la deuxième guerre mondiale.

En somme, ce débat entre les deux auteurs est l'illustration des polémiques vives que l'on connut à cette époque entre les partisans irréductibles de la Paix, à tout prix et les individus lucides des nécessités historiques.


IV - CONNAISSANCES REQUISES

- Il fallait bien dominer les techniques de l'analyse : indices d'énonciation, stratégie argumentative, opposition et rapprochement de thèses.

- Connaître GIONO et DESNOS, le contexte historique (la guerre d'Espagne et le début de la deuxième Guerre Mondiale) pouvait aider à traiter le sujet, sachant que les deux auteurs ont été impliqués directement dans le conflit.


V - LES FAUSSES PISTES

Dans le travail d'écriture, on ne vous demandait pas votre opinion personnelle sur le sujet. Il suffisait de confronter les deux thèses en dégageant leurs points communs et différences, en toute neutralité.

Dans le questionnaire, il fallait de même s'interdire tout commentaire personnel sur telle ou telle affirmation, et se contenter de procéder à l'analyse des indices d'énonciation, du passage de l'individuel au collectif.

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