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Annales gratuites Bac Pro Secteur Industriel : Trivelin et Arlequin

Le sujet  2010 - Bac Pro Secteur Industriel - Français - Compétence de lecture Imprimer le sujet
Avis du professeur :
Le sujet présente d'abord une série de questions censées préparer le travail d'écriture, questions qui touchent au théâtre, mais aussi à l'enchaînement des arguments.
La difficulté du texte est claire, il contient des mots auxquels un élève de Bac pro n'est pas forcément familiarisé : par exemple « morbleu », la différence subtile entre « ami » et « camarade ». On parle de camarades quand il s'agit de personnes de même rang ou condition, mais il peut exister de l'amitié entre un prince et un valet. Le mot « maîtresse » désigne simplement la femme aimée, etc. Certains élèves n'étant jamais allés au théâtre auront peut-être du mal à se représenter les différents ressorts comiques du texte.
LE SUJET
  1. Présentez, en vous appuyant sur le texte, le marché que propose Trivelin à Arlequin.
    Relevez les arguments avancés par Trivelin et justifiez leur ordre de présentation.
    (3 points)

  2. Comment réagit Arlequin ? Quels arguments oppose-t-il ?
    (3 points)

  3. Sur quoi repose le comique des répliques d’Arlequin ? En quoi cette scène se prête-t-elle particulièrement au jeu théâtral ? Vous vous appuierez sur le vocabulaire, la syntaxe, les attitudes.
    (4 points)

TEXTE

Un prince, qui doit se choisir une femme sur son territoire, a fait enlever une jeune paysanne, Silvia, dont il s’est épris. Trivelin, un officier du palais, est chargé par le prince de persuader Arlequin, « l’ amoureux » de Silvia, de lui céder sa bien-aimée.



ACTE I, scène IV

TRIVELIN, ARLEQUIN



TRIVELIN. Seigneur1 Arlequin, croyez-moi, faites quelque chose pour votre maître. Il ne peut se résoudre à quitter Silvia, je vous dirai même qu’on lui a prédit l’aventure qui la lui a fait connaître, et qu’elle doit être sa femme ; il faut que cela arrive, cela est écrit là-haut.

ARLEQUIN. Là-haut on n’écrit pas de telles impertinences ; pour marque de cela, si on avait prédit que je dois vous assommer, vous tuer par derrière, trouveriez-vous bon que j’accomplisse la prédiction ?

TRIVELIN. Non, vraiment, il ne faut faire de mal à personne.

ARLEQUIN. Eh bien ! c’est ma mort qu’on a prédite ; ainsi c’est prédire rien qui vaille, et dans tout cela, il n’y a que l’astrologue à pendre.

TRIVELIN. Eh ! morbleu, on ne prétend pas vous faire du mal ; nous avons ici d’aimables filles ; épousez-en une, vous y trouverez votre avantage.

ARLEQUIN. Oui-dà ! que je me marie à une autre, afin de mettre Silvia en colère et qu’elle porte son amitié ailleurs ! Oh, oh ! mon mignon, combien vous a-t-on donné pour m’attraper ? Allez, mon fils, vous n’êtes qu’un butord2 ; gardez vos filles, nous ne nous accommoderons3 pas ; vous êtes trop cher.

TRIVELIN. Savez-vous bien que le mariage que je vous propose vous acquerra l’amitié du Prince ?

ARLEQUIN. Bon ! mon ami ne serait pas seulement mon camarade.

TRIVELIN. Mais les richesses que vous promet cette amitié…

ARLEQUIN. On n’a que faire de toutes ces babioles-là, quand on se porte bien, qu’on a bon appétit et de quoi vivre.

TRIVELIN. Vous ignorez le prix de ce que vous refusez.

ARLEQUIN, d’un air négligent. C’est à cause de cela que je n’y perds rien.

TRIVELIN. Maison à la ville, maison à la campagne.

ARLEQUIN. Ah, que cela est beau ! il n’y a qu’une chose qui m’embarrasse : qui est-ce qui habitera ma maison de ville, quand je serai à ma maison de campagne ?

TRIVELIN. Parbleu, vos valets !

ARLEQUIN. Qu’ai-je besoin de faire fortune pour ces canailles-là ? Je ne pourrai donc pas les habiter toutes à la fois ?

TRIVELIN, riant. Non, que je pense ; vous ne serez pas en deux endroits en même temps.

ARLEQUIN. Eh bien, innocent que vous êtes, si je n’ai pas ce secret-là, il est inutile d’avoir deux maisons.

TRIVELIN. Quand il vous plaira, vous irez de l’une à l’autre.

ARLEQUIN. A ce compte, je donnerai donc ma maîtresse pour avoir le plaisir de déménager souvent ?

TRIVELIN. Mais rien ne vous touche ; vous êtes bien étrange ! Cependant tout le monde est charmé d’avoir de grands appartements, nombre de domestiques…

ARLEQUIN. Il ne me faut qu’une chambre ; je n’aime point à nourrir des fainéants, et je ne trouverai point de valet plus fidèle, plus affectionné à mon service que moi.

TRIVELIN. Je conviens que vous ne serez point en danger de mettre ce domestique-là dehors ; mais ne seriez-vous pas sensible au plaisir d’avoir un bon équipage, un bon carrosse, sans parler de l’agrément d’être meublé superbement ?

ARLEQUIN. Vous êtes un grand nigaud, mon ami, de faire entrer Silvia en comparaison avec des meubles, un carrosse et des chevaux qui le traînent ; dites-moi, fait-on autre chose dans sa maison que s’asseoir, prendre ses repas et se coucher ? Eh bien, avec un bon lit, une bonne table, une douzaine de chaises de paille, ne suis-je pas bien meublé ? N’ai-je pas toutes mes commodités ? Oh, mais je n’ai point de carrosse ! Eh bien, (en montrant ses jambes), je ne verserai point. Ne voilà-t-il pas un équipage que ma mère m’a donné ? N’est-ce pas de bonnes jambes ? Eh morbleu, il n’y a pas de raison à vous d’avoir une autre voiture que la mienne. Alerte, alerte, paresseux, laissez vos chevaux à tant d’honnêtes laboureurs, qui n’en ont point, cela nous fera du pain ; vous marcherez, et vous n’aurez pas les gouttes.

Marivaux, (1688-1763), la Double Inconstance, acte I, scène 4, 1723

Edition La Pléiade





1 Trivelin cherche à flatter Arlequin
2 Personnage grossier et stupide
3 Nous ne pourrons pas nous entendre

LE CORRIGÉ

L'ANALYSE ET LES DIFFICULTÉS DU SUJET



Sujet

Contraintes

1ère question:

Présentez, en vous appuyant sur le texte, le marché que propose Trivelin à Arlequin.

Relevez les arguments avancés par Trivelin et justifiez leur ordre de présentation.



  • Comprendre la stratégie argumentative de Trivelin.



  • Différencier ses arguments et étudier leur organisation.

2ème question :

Comment réagit Arlequin ?



Quels arguments oppose-t-il ?



  • Identifier l’attitude globale d’Arlequin.



  • Rendre compte de ses contre-arguments.

3ème question :

Sur quoi repose le comique des répliques d’Arlequin ?



En quoi cette scène se prête-t-elle particulièrement au jeu théâtral ?



Vous vous appuierez sur le vocabulaire, la syntaxe, les attitudes.



  • Identifier des types de comique : de mots, de situation…



  • S’intéresser aux spécificités du texte théâtral, avec l’étude des didascalies.



  • Relever des faits de langue précis.





TRAITEMENT DES QUESTIONS 

Première question 

Trivelin, un officier du palais, tente de convaincre Arlequin de renoncer à épouser Silvia. En effet, le prince la veut pour femme. Le marché consiste à octroyer à Arlequin, en contrepartie, toutes sortes d’avantages.

En vue de convaincre Arlequin, Trivelin utilise de nombreux arguments. Tout d’abord, il prétend que le mariage du prince et de Silvia est le fruit d’une volonté supérieure (« cela est écrit là-haut »). Puis il essaie de tenter Arlequin avec l’évocation d’autres femmes (« nous avons ici d’aimables filles »), avant d’avancer l’argument de l’amitié princière que pourrait lui procurer ce renoncement à Silvia. Enfin, il énumère les avantages matériels qui découleraient de cette amitié avec le prince.

Les arguments suivent un ordre descendant, d’une volonté supérieure (« là-haut ») vers des réalités beaucoup plus terrestres (« richesses », « grands appartements », « bon carrosse »). Par ailleurs, Trivelin passe de l’évocation de sentiments (amour, amitié) à l’énumération d’avantages financiers (« richesses »…)

Deuxième question 

Arlequin refuse obstinément ce marché. Il contrecarre chaque argument de Trivelin. A l’argument de la volonté supérieure, il oppose l’absurdité qui consisterait à croire aux prédictions (avec, comme exemple, la prédiction selon laquelle il devrait tuer Trivelin !). De plus, s’il ne faut jamais « faire de mal à personne » comme l’affirme Trivelin, Arlequin montre que vouloir le faire renoncer à Silvia, c’est vouloir sa « mort » (l. 11).

Par ailleurs, Arlequin rejette la proposition de rencontrer d’autres femmes, car cela risquerait de lui faire perdre Silvia.

De plus, pour montrer l’inutilité de posséder plusieurs maisons, il oppose un argument de bon sens : on ne saurait être à deux endroits à la fois, il est donc impossible de profiter de tant de biens qui s’avèrent donc inutiles.

Enfin, il oppose à la longue évocation de biens matériels, le bonheur simple qu’il connaît déjà et qui lui convient parfaitement, comme le montre l’évocation de ses « bonnes jambes ». Rien ne saurait justifier de « troquer » Silvia. Il refuse de « faire entrer Silvia en comparaison avec des meubles » (l. 47).

Troisième question

Arlequin n’est pas un personnage mesuré : son langage le montre. Il refuse franchement le marché de Trivelin et ne s’en cache pas. Ce côté entier du personnage s’avère comique et se voit dans l’emploi fréquent des phrases exclamatives (l.16, l.50) et des interjections (« Eh bien ! « Bon ! »).

Le jeu théâtral donne à entendre cette vivacité des propos avec l’alternance entre exclamations et interrogations (l. 37, l. 48, l.52…). Le comique résulte aussi de l’emploi de mots familiers et péjoratifs (« babioles »), comme les insultes adressées à son interlocuteur : «butord », « grand nigaud » (comique de mots).

Le personnage d’Arlequin s’avère franchement comique (comique de caractère). Il n’entend pas se soumettre à l’autorité du prince. C’est lui qui donne des ordres : « gardez vos filles » (comique de situation). Enfin, un comique de gestes est rendu possible par le jeu théâtral comme l’indique la didascalie « en montrant ses jambes ». Arlequin est un personnage de bon sens et qui a les pieds sur terre, ce que sa gestuelle permet pleinement d’illustrer.



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