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Annales gratuites Bac 1ère ES : Conceptions de la poésie

Le sujet  2005 - Bac 1ère ES - Français - Questions Imprimer le sujet
LE SUJET


Après avoir pris connaissance de l'ensemble des textes, vous répondrez d'abord à la question suivante (4 points) :

Quelle est la conception de la poésie qui s'exprime dans chacun de ces textes ?

Texte A - Nicolas Boileau, Art poétique, chant I (1674)

 
 
 
 
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Surtout qu'en vos écrits la langue révérée
Dans vos plus grands excès vous soit toujours sacrée.
En vain vous me frappez d'un son mélodieux,
Si le terme est impropre ou le tour vicieux :
Mon esprit n'admet point un pompeux barbarisme
Ni d'un vers ampoulé l'orgueilleux solécisme(1).
Sans la langue, en un mot, l'auteur le plus divin
Est toujours, quoi qu'il fasse un méchant écrivain.
Travaillez à loisir, quelque ordre qui vous presse,
Et ne vous piquez point d'une folle vitesse :
Un style si rapide, et qui court en rimant,
Marque moins trop d'esprit que peu de jugement.
J'aime mieux un ruisseau qui, sur la molle arène,
Dans un pré plein de fleurs lentement se promène,
Qu'un torrent débordé qui, d'un cours orageux,
Roule, plein de gravier sur un terrain fangeux
Hâtez-vous lentement, et, sans perdre courage,
Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage ;
Polissez-le sans cesse et le repolissez ;
Ajoutez quelquefois, et souvent effacez.
C'est peu qu'en un ouvrage où les fautes fourmillent,
Des traits d'esprit semés de temps en temps pétillent :
Il faut que chaque chose y soit mise en son lieu ;
Que le début, la fin, répondent au milieu ;
Que d'un art délicat les pièces assorties
N'y forment qu'un seul tout de diverses parties :
Que jamais du sujet le discours s'écartant
N'aille chercher trop loin quelque mot éclatant.
Craignez-vous pour vos vers la censure publique ?
Soyez-vous à vous-même un sévère critique.

(1) : "barbarisme", "solécisme" : incorrections.

Texte B - Victor Hugo, Les Contemplations, Livre premier, VII (1856)
Réponse à un acte d'accusation

Hugo rejette ici les normes classiques qui imposent leurs interdits au théâtre et en poésie.

 
 
 
 
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Les mots, bien ou mal nés, vivaient parqués en castes ;
Les uns, nobles, hantant les Phèdres, les Jocastes,
Les Méropes(1), ayant le décorum pour loi,
Et montant à Versaille(2) aux carrosses du roi ;
Les autres, tas de gueux, drôles patibulaires(3),
Habitant les patois ; quelques-uns aux galères
Dans l'argot ; dévoués à tous les genres bas,
Déchirés en haillons dans les halles ; sans bas,
Sans perruque ; créés pour la prose et la farce ;
Populace du style au fond de l'ombre éparse ;
Vilains, rustres, croquants, que Vaugelas(4) leur chef
Dans le bagne Lexique avait marqués d'une F ;
N'exprimant que la vie abjecte et familière,
Vils, dégradés, flétris, bourgeois, bons pour Molière.
Racine regardait ces marauds de travers ;
Si Corneille en trouvait un blotti dans son vers,
II le gardait, trop grand pour dire : Qu'il s'en aille ;
Et Voltaire criait : Corneille s'encanaille !
Le bonhomme Corneille, humble, se tenait coi.
Alors, brigand, je vins ; je m'écriai : Pourquoi
Ceux-ci toujours devant, ceux-là toujours derrière ?
Et sur l'Académie, aïeule et douairière(5),
Cachant sous ses jupons les tropes(6) effarés,
Et sur les bataillons d'alexandrins carrés,
Je fis souffler un vent révolutionnaire.
Je mis un bonnet rouge au vieux dictionnaire.
Plus de mot sénateur ! plus de mot roturier !
Je fis une tempête au fond de l'encrier,
Et je mêlai, parmi les ombres débordées,
Au peuple noir des mots l'essaim blanc des idées ;
Et je dis : Pas de mot où l'idée au vol pur
Ne puisse se poser, tout humide d'azur !
Discours affreux ! -Syllepse, hypallage, litote(6),
Frémirent ; je montai sur la borne Aristote(7),
Et déclarai les mots égaux, libres, majeurs.
Tous les envahisseurs et tous les ravageurs,
Tous ces tigres, les Huns, les Scythes et les Daces(8),
N'étaient que des toutous auprès de mes audaces ;
Je bondis hors du cercle et brisai le compas.
Je nommai le cochon par son nom ; pourquoi pas ?

(1) : Personnages de tragédies.
(2) : L'absence de la lettre "s" est volontaire.
(3) : Inquiétants.
(4) : Vaugelas : autour des Remarques sur la langue française ( 1647), il y codifie la langue selon l'usage de l'élite.
(5) : L'Académie Française, garante des règles ; "douairière" : vieille femme.
(6) : Figures de style.
(7) : Aristote, philosophe grec, avait codifié les genres et les styles.
(8) : Peuples considérés ici comme barbares.

Texte C - Arthur Rimbaud, Lettre à Paul Demeny, dite "du voyant" (Charleville, 15 mai 1871)

Trouver une langue ;
           -Du reste, toute parole étant idée, le temps d'un langage universel viendra ! II faut être
      académicien, -plus mort qu'un fossile, -pour parfaire un dictionnaire, de quelque langue que
      ce soit. Des faibles se mettraient à penser sur la première lettre de l'alphabet, qui pourraient
5    vite ruer dans la folie !-
           Cette langue sera de l'âme pour l'âme, résumant tout, parfums, sons, couleurs, de la
      pensée accrochant la pensée et tirant. Le poète définirait la quantité d'inconnu s'éveillant en
      son temps dans l'âme universelle : il donnerait plus -que la formule de sa pensée, que la
      notation de sa marche au Progrès ! Enormité devenant norme absorbée par tous, il serait
10   vraiment un multiplicateur de progrès !
           Cet avenir sera matérialiste, vous le voyez. -Toujours pleins du Nombre et de
      l'Harmonie, ces poèmes seront faits pour rester. -Au fond, ce serait encore un peu la Poésie
      grecque.
           L'art éternel aurait ses fonctions, comme les poètes sont citoyens. La poésie ne
15   rythmera plus l'action ; elle sera en avant.
           Ces poètes seront ! Quand sera brisé l'infini servage de la femme, quand elle vivra
      pour elle et par elle, l'homme -jusqu'ici abominable, -lui ayant donné son renvoi, elle sera
      poète, elle aussi ! La femme trouvera de l'inconnu ! Ses mondes d'idées différeront-ils des
      nôtres ? -Elle trouvera des choses étranges, insondables, repoussantes, délicieuses ; nous les
20   prendrons, nous les comprendrons.
           En attendant, demandons aux poètes du nouveau, -idées et formes.
 

LE CORRIGÉ


I - L'ANALYSE DU SUJET

Chacun des textes proposés constitue un art poétique, c'est-à-dire un texte dans lequel l'auteur nous éclaire sur sa vision de la poésie. Car tout poète, en écrivant, met en œuvre une certaine conception de la poésie.

II - LES REACTIONS A CHAUD DU PROFESSEUR

Les trois textes, assez difficiles d'accès (surtout celui de Rimbaud) demandaient une lecture approfondie, minutieuse, de façon à ne pas commettre de contresens.
L'intérêt de ce groupement est de donner un aperçu de trois conceptions de la poésie : celle du XVIIe siècle avec Boileau et le Classicisme, du XIXe siècle avec Hugo et le Romantisme, Rimbaud et l'Art nouveau.
Il était intéressant d'analyser l'évolution dans le choix des normes et des thèmes.
Le choix du texte de Boileau n'est pas étonnant, il est très célèbre et ne manque pas d'apparaître dans une étude sur la poésie.

III - UN TRAITEMENT POSSIBLE DU SUJET

A - PREMIER TEXTE : "L'ART POETIQUE" DE NICOLAS BOILEAU

L'ensemble des conseils donnés par Boileau aux poètes va dans le même sens : Il faut se méfier de l'inspiration et de l'esprit "car l'auteur le plus divin / Est toujours [...] un méchant écrivain", de l'abondance et de la vitesse, "ne pas se piquer d'une folle vitesse", pour privilégier, la correction de la langue, la rigueur de la composition et parvenir à "un seul tout de diverses parties". Cette exigence ne peut s'obtenir qu'au prix d'un travail méthodique, lent et conscient. Cela suppose que le poète applique son sens critique en permanence à son travail, et qu'il soit pour lui-même "un sévère critique".

B - DEUXIEME TEXTE : "LES CONTEMPLATIONS" DE VICTOR HUGO

Victor Hugo ne donne pas directement de conseils aux poètes. Il fait le récit d'une révolution poétique dont il est l'auteur. "Je fis souffler un vent révolutionnaire" affirme-t-il. Et ainsi il s'offre en exemple aux générations de poètes à venir, en les invitant par la question finale "Pourquoi pas ?" à oser à leur tour. Ce texte ne reflète pas toute sa conception de la poésie, et se contente d'aborder un point précis, la question du vocabulaire : "Je mis un bonnet rouge au vieux dictionnaire".
Sa conception peut être schématisée en ces termes: les auteurs classiques, Racine et Corneille, par exemple, ont considéré qu'il existait des mots "nobles [...] ayant le decorum pour soi" et des mots vulgaires à bannir de la littérature, des "tas de gueux, drôles patibulaires". Victor Hugo déclare l'égalité de tous les mots : "je déclarai les mots égaux", dit-il. Puis il revendique, enfin, le droit d'appeler les choses par leur nom. "Je nommai le cochon par son nom."

C - TROISIEME TEXTE : "LA LETTRE" DU VOYANT D'ARTHUR RIMBAUD

Contrairement aux deux textes des auteurs précédents, il s'agit ici d'une lettre adressée à un ami, dans laquelle le poète défend de manière prophétique une nouvelle conception de la poésie.
Arthur Rimbaud annonce l'invention d'un "langage universel", débarrassé des dictionnaires. Cette nouvelle poésie met en avant la primauté de la sensation : "parfums, sons, couleurs", tout en étant "de la pensée".
Il s'agit donc d'une pensée directement et immédiatement saisissable par les sens, grâce à cette musique que devra être le poème, devenu "nombre et harmonie".
Enfin, Rimbaud annonce l'effet libérateur de la poésie qui abolit la différence entre les sexes, et à cette occasion il énumère les qualités poétiques nouvelles : "étranges, insondables, repoussantes, délicieuses".
Le renouveau voulu par Rimbaud ne concerne pas seulement la forme, comme Hugo le préconisait, en ne parlant que du vocabulaire, mais aussi bien la "forme" que les "idées".

IV - LES ERREURS A EVITER

Le registre de langue des trois textes est très soutenu. Le vocabulaire est riche, précis. Il fallait donc veiller à ne pas commettre de contresens et ainsi déformer le propos des poètes.
Il fallait bien voir que Rimbaud insistait davantage sur l'esthétique. En effet, Boileau et Hugo se limitent au vocabulaire.
Certaines métaphores pouvaient sembler obscures et le ton, souvent emphatique (notamment chez Hugo) pouvait dérouter.
Au-delà de ces particularités formelles, il fallait bien s'attacher à analyser la conception poétique de chaque auteur.
 

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