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Annales gratuites Bac 1ère L : Texte de La FONTAINE

Le sujet  2000 - Bac 1ère L - Français - Etude de texte Imprimer le sujet
LE SUJET

                   L’HOMME ET LA COULEUVRE

            Un Homme vit une couleuvre :
"Ah ! méchante, dit-il, je m'en vais faire une œuvre
     Agréable à tout l'univers !"
     A ces mots, l'animal pervers
     (C'est le Serpent que je veux dire,
Et non l'Homme : on pourrait aisément s'y tromper),
A ces mots, le Serpent, se laissant attraper,
Est pris, mis en un sac ; et, ce qui fut le pire,
On résolut sa mort, fût-il coupable ou non.
Afin de la payer toutefois de raison, (1)
     L'autre lui fit cette harangue :
"Symbole des ingrats ! être bon aux méchants,
C'est être sot, meurs donc : ta colère et tes dents
Ne me nuiront jamais." Le Serpent, en sa langue,
Reprit du mieux qu'il put : "S'il fallait condamner
     Tous les ingrats qui sont au monde,
     A qui pourrait-on pardonner ?
Toi-même tu te fais ton procès : je me fonde
Sur tes propres leçons ; jette les yeux sur toi.
Mes jours sont en tes mains, tranche-les ; ta justice,
C'est ton utilité, ton plaisir, ton caprice :
     Selon ces lois, condamne-moi ;
     Mais trouve bon qu'avec franchise
     En mourant au moins je te dise
     Que le symbole des ingrats
Ce n'est point le Serpent, c'est l'Homme." Ces paroles
Firent arrêter l'autre ; il recula d'un pas.
Enfin il repartit : "Tes raisons sont frivoles.
Je pourrais décider, car ce droit m'appartient ;
Mais rapportons-nous-en. - Soit fait", dit le Reptile.
Une Vache était là : l'on l'appelle ; elle vient ;
Le cas est proposé. "C'était chose facile :
Fallait-il pour cela, dit-elle, m'appeler ?
La Couleuvre a raison : pourquoi dissimuler ?
Je nourris celui-ci depuis longues années ;
Il n'a sans mes bienfaits passé nulles journées :
Tout n'est que pour lui seul ; mon lait et mes enfants
Le font à la maison revenir les mains pleines ;
Même j'ai rétabli sa santé, que les ans
     Avaient altérée ; et mes peines
Ont pour but son plaisir ainsi que son besoin.
Enfin me voilà vieille ; il me laisse en un coin
Sans herbe : s'il voulait encor me laisser paître !
Mais je suis attachée ; et si j'eusse eu pour maître
Un Serpent, eût-il su jamais pousser si loin
L'ingratitude ? Adieu : j'ai dit ce que je pense."
L'Homme, tout étonné d'une telle sentence,
Dit au Serpent : "Faut-il croire ce qu'elle dit ?
C'est une radoteuse ; elle a perdu l'esprit.
Croyons ce Bœuf. - Croyons", dit la rampante bête.
Ainsi dit, ainsi fait. Le Bœuf vient à pas lents. 
Quand il eut ruminé tout le cas en sa tête,
     Il dit que du labeur des ans
Pour nous seuls il portait les soins les plus pesants,
Parcourant sans cesser ce long cercle de peines
Qui, revenant sur soi, ramenait dans nos plaines
Ce que Cérès (2) nous donne, et vend aux animaux ;
     Que cette suite de travaux
Pour récompense avait, de tous tant que nous sommes,
Force coups, peu de gré ; puis, quand il était vieux,
On croyait l'honorer chaque fois que les hommes
Achetaient de son sang l'indulgence des Dieux.
Ainsi parla le Bœuf. L'Homme dit : "Faisons taire
     Cet ennuyeux déclamateur ;
Il cherche de grands mots, et vient ici se faire,
     Au lieu d'arbitre, accusateur.
Je le récuse aussi." L'Arbre étant pris pour juge,
Ce fut bien pis encore. Il servait de refuge
Contre le chaud, la pluie, et la fureur des vents ;
Pour nous seuls il ornait les jardins et les champs ;
L'ombrage n'était pas le seul bien qu'il sût faire :
Il courbait sous les fruits. Cependant pour salaire
Un rustre l'abattait : c'était là son loyer ;
Quoique, pendant tout l'an, libéral il nous donne,
Ou des fleurs au printemps, ou du fruit en automne,
L'ombre l'été, l'hiver les plaisirs du foyer.
Que ne l'émondait-on, sans prendre la cognée ? (3)
De son tempérament, il eût encor vécu.
L'Homme, trouvant mauvais que l'on l'eût convaincu,
Voulut à toute force avoir cause gagnée.
"Je suis bien bon, dit-il, d'écouter ces gens-là !"
Du sac et du Serpent, aussitôt il donna
     Contre les murs, tant qu'il tua la bête.

     On en use ainsi chez les grands :
La raison les offense ; ils se mettent en tête
Que tout est né pour eux, quadrupèdes et gens,
     Et serpents.
     Si quelqu'un desserre les dents,
C'est un sot. - J'en conviens : mais que faut-il donc faire ?
     - Parler de loin, ou bien se taire.

Jean de La Fontaine, Livre X, Fable I

(1) payer de raison : donner des justifications.
(2) Cérès : chez les Latins, déesse de la fécondité et de la terre cultivée.
(3) émonder : ôter les branches ; prendre la cognée : abattre l'arbre entier.
(4) convaincre : le verbe a aussi le sens de "donner des preuves de la culpabilité de quelqu'un".

I - QUESTIONS  (10 points)


1 - Du vers 1 "Un Homme vit une couleuvre…" au vers 30 "Mais rapportons-nous-en…", relevez les termes appartenant au champ lexical de la justice. Qui les utilise et pourquoi ? (3 points)

2 - Quelle est la thèse défendue par la vache, le bœuf et l'arbre ? (2 points)

3 - Comparez les discours de la vache et de l'arbre : quels sont leurs arguments ? Comment sont-ils présentés ? (3 points)

4 - Qui désigne le pronom "nous" du vers 52 "Quand il eut ruminé tout le cas…" au vers 76 "L'ombre l'été, l'hiver les plaisirs du foyer." (2 points)


II - TRAVAIL D'ECRITURE  (10 points)

"Mais que faut-il donc faire ? - Parler de loin, ou bien se taire."
Les mots seraient-ils donc sans pouvoir contre la force ? Exposez votre point de vue dans un développement argumenté.

LE CORRIGÉ

I - FICHE SIGNALETIQUE

Le texte à étudier est une fable, une texte en vers du XIIe siècle, comportant une narration et une argumentation.
Malgré ses apparences il n’est pas d’une grande difficulté si l’on excepte la présence de quelques mots vieillis.

II - REACTION A CHAUD DU PROFESSEUR

La principale difficulté apparente du sujet réside dans le fait qu’il s’agisse d’un texte de La Fontaine plutôt long. On pouvait être d’autant plus déconcerté que, déjà en 1999, on avait proposé un texte poétique alors qu’on s’attendait plutôt à un texte en prose contemporain.
Il fallait analyser attentivement avant de vous "lancer" dans le traitement des questions. En effet, vous deviez bien distinguer les différents "animaux" intervenants et comprendre le point de vue qu'ils exposent.
Les thèmes abordés sont ceux du pouvoir et de la justice, des limites de la parole face à la force, sujet donc abordant la philosophie politique.

III - QUESTIONS (10 points)

  1. Le champ lexical de la justice :
    Aucun terme appartenant au champ lexical de la justice ne figure dans le discours de l’homme, rapporté au début de la fable. L’auteur au vers 9 emploie le mot " coupable ", mais l’expression qu’il emploie (" fût-il coupable ou non ") contient en germe un jugement sur la condamnation du serpent décidée par l’homme sans examen.

    Le discours du serpent, lui, recourt plusieurs fois à ce lexique : " s’il fallait condamner " ; " Toi-même tu te fais ton procès " ; " ta justice, c’est ton utilité, ton plaisir, ton caprice… " ; " Selon ces lois, condamne-moi ". Dans ce discours, le serpent plaide sa cause, critiquant la " justice " exercée par l’Homme, assimilée au caprice et en retournant donc contre l’homme, la culpabilité arbitrairement décidée, au nom de laquelle celui-ci le condamne. L’invocation ultérieure du droit, dans la réplique de l’Homme, apparaît dès lors comme ayant peu de valeur : c’est le droit du plus fort.
    Et la façon dont le fabuliste oppose au discours de l’Homme le discours du Serpent, discours direct, éloquent et employant à bon escient ce lexique de la justice, montre bien de quel côté il se situe lui-même.
  2. Quelle est la thèse défendue par la Vache, le Boeuf et l’Arbre ?
    Les trois intervenant défendent la même thèse : la nature, représentée par les animaux et l’Arbre est pour l’Homme une source de bienfaits nombreux ; mais l’Homme, dans son ingratitude, récompense mal ceux qui lui ont apporté tant de biens, en les négligeant ou en les détruisant.
    - Selon la Vache : l'Homme est un ingrat, alors qu'elle l’a nourri et rétabli sa santé, il l'abandonne et la laisse attachée, maintenant qu'elle est vieille et inutile.
    - Selon le Bœuf : un sort injuste est réservé à un animal qui, frappé toute sa vie, ayant travaillé toute sa vie, n'obtient pour "récompense" que le fait d'être sacrifié sur les autels des dieux. En quelque sorte, un révoltant "remerciement pour services rendus".
    - Selon l'Arbre : alors qu’il a embelli la vie de l'homme, s'adaptant aux saisons pour lui fournir tout le confort des fruits et de l'ombre, il est abattu quand un " rustre " le décide.
  3. Comparaison entre le discours de la Vache et celui de l'Arbre :
    Le discours de la Vache, rapporté au discours direct, donne une large place aux dons que l’animal fait à l’homme, et qui lui permettent de se nourrir et de s’enrichir. La durée de cette " liaison ", et la fidélité de l’animal sont également soulignées. En contrepartie, la vache doit subir la négligence de l’homme, et en déduit qu’il est un ingrat.

    L’énumération des dons contraste avec la rapidité du passage qui suit : l’ingratitude de l’homme est évoquée mais pas soulignée par l’emploi de cependant et sa libéralité est rappelée encore une fois au vers 74 entre deux évocations de la destruction qui lui est promise. L’équilibre entre les deux catégories d’arguments semble inversé. En fait, l’opposition est marquée avec plus d’insistance et aggravée par l’évocation de la destruction pure et simple.
  4. Le pronom "nous" du vers 53 au vers 76 représente l’ensemble de la race humaine, en tant qu’elle est bénéficiaire des bienfaits de la nature. Il s’oppose au pronom celui-ci, employé dans le discours de la vache, et au pronom " il ", qui prennent une connotation péjorative : l’homme ainsi désigné est le bénéficiaire, mais aussi l’ingrat. Le pronom " nous " permet d’impliquer le lecteur dans le texte, de le faire réfléchir sur ces bienfaits de la nature. Les manifestations de l’ingratitude, elles, sont " déléguées à des tiers, désignés par la 3ème personne : " un rustre l’abattait ", " que ne l’émondait-on " (le " on " introduit a bel et bien été formulée aux vers 59-60 : "  Pour récompense avait, de tous tant que nous sommes, / Force coups, peu de gré " : le lecteur peut se sentir visé par elle.

IV - TRAVAIL D'ECRITURE

Le sujet vous amenait à réfléchir au pouvoir de la parole face à l'arbitraire, représenté ici par l'Homme dans son comportement très injuste à l'égard des animaux.
La parole peut-elle être efficace contre un pouvoir despotique ?
Doit-on choisir le silence, parce que les mots sont inutiles ou par peur de représailles ?

Suggestion de plan :

  1. Le pouvoir de la parole :
    - la liberté d'expression est l'une des garanties de la démocratie. Il faut parler pour dénoncer, revendiquer et éventuellement aider à renverser un gouvernement injuste (démarche des philosophes du Siècle des Lumières).
    - la littérature engagée sert bien souvent de garde-fou : pensez au fameux article "J'accuse" de Zola dans l'Aurore qui a "relancé" l'affaire Dreyfus.
    - la littérature satirique (d'Aristophane à "Charlie Hebdo") montre du doigt les excès et les dérives d'un pouvoir qu'elle montre du doigt en le caricaturant, comme le faisait le bouffon ou le fou du roi. Pensez aussi à l'ironie de Voltaire qui, par la parodie, a aussi bien œuvré pour la défense des libertés qu'un Montesquieu dans "L'Esprit des lois", par exemple.
    - les artistes en général (chanteurs, poètes, gens de théâtre…), en dressant leur parole contre l'arbitraire, aident à maintenir les libertés et leur expression.
  2. L'impuissance de la parole :
    Parfois les mots (de l'ordre de la pensée) ne peuvent rien contre la force brutale des actes.
    - la parole est censurée au XVIIIe siècle pour que les philosophes se taisent. Leurs écrits sont brûlés et leur personne menacée d'exil ou de Bastille.
    - la littérature engagée et ses auteurs sont encore poursuivis et condamnés, à notre époque, dans certains pays soumis à des dictatures.
    - le rire et la satire ne sont rien face à la violence d'un pouvoir qui impose le non-droit et l'arbitraire.

Pour ne pas terminer sur une note trop pessimiste, vous pouviez préciser que même dans la plus profonde des prisons, l'homme peut rester libre "dans sa tête" et le dire, ou l'écrire en silence.

Les indications de correction officielles fournies aux correcteurs proposaient une autre organisation des idées :

I - Une règle de prudence :

  1. Le contexte de cette morale.
    Régime de monarchie absolue, présence d’une censure active, possibilité de lettres de cachet et d’emprisonnement arbitraire, donc prudence nécessaire.
  2. " Parler de loin, ou bien se taire ".
    Face à cette situation, les contemporains de La Fontaine choisissent souvent le silence et évite de critiquer le régime.
    Possibilité de parler à mots couverts. La prudence et la ruse sont donc de rigueur.

II - Ou en est la liberté d’expression ?

  1. Permanence de la censure et de la force :
    L’Europe vit sous un régime démocratique, mais cela ne doit pas cacher le fait que de nombreux pays ne connaissent pas encore la liberté d’expression.
  2. L’urgence de parler :
    Or, la liberté d’expression apparaît désormais comme un droit. La volonté de préserver cette liberté est d’autant plus forte qu’elle est menacée.

III - Le pouvoir des mots.

  1. La liberté d’expression dans les pays démocratiques.
    A l’inverse, depuis le révolution,  la liberté d’expression et la liberté de la presse se sont imposées, en particulier en France, y compris avec ses excès : les médias s’attaquent à la vie privée des hommes politiques.
  2. Les mots des citoyens.
    Liberté d’expression qui appartient à tous les citoyen, quels qu’ils soient.
    Possibilité pour les citoyens d’influencer le pouvoir.
    Liberté qui a pour corollaire le devoir de s’informer.
    Opposition entre le citoyen et le sujet.

V - LES FAUSSES PISTES

- Vous ne deviez pas oublier d'appuyer votre analyse de l'argumentation sur celle du style employé par La Fontaine, qui diffère selon le personnage qui parle.
- Dans le travail d'écriture, il fallait bien comprendre que le thème était celui du pouvoir de la parole, être sincère sans être schématique. Attention aux élèves facilement enclins à réagir contre l’injustice, il fallait garder le sens de la mesure.
Si vous n'avez pas envisagé de thèse et d'antithèse (comme nous vous le proposons dans ce corrigé), ce n'est pas trop grave puisqu'on vous demandait "votre point de vue".

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