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Annales gratuites Bac 1ère L : Texte de Marcel Proust

Le sujet  1997 - Bac 1ère L - Français - Commentaire littéraire Imprimer le sujet
LE SUJET

VOILES AU PORT

Dans le port étroit et long comme une chaussée d'eau entre ses quais peu élevés où brillent les lumières du soir, les passants s'arrêtaient pour regarder, comme de nobles étrangers arrivés de la veille et prêts à repartir, les navires qui y étaient assemblés.

Indifférents à la curiosité qu'ils excitaient chez une foule dont ils paraissaient dédaigner la bassesse ou seulement ne pas parler la langue, ils gardaient dans l'auberge humide où ils s'étaient arrêtés une nuit, leur élan silencieux et immobile.

La solidité de l'étrave ne parlait pas moins des longs voyages qui leur restaient à faire que ses avaries des fatigues qu'ils avaient déjà supportées sur ces routes glissantes, antiques comme le monde et nouvelles comme le passage qui les creuse et auquel elles ne survivent pas. Frêles et résistants, ils étaient tournés avec une fierté triste vers l'Océan qu'ils dominent et où ils sont comme perdus.

La complication merveilleuse et savante des cordages se reflétait dans l'eau comme une intelligence précise et prévoyante plonge dans la destinée incertaine qui tôt ou tard la brisera.
Si récemment retirés de la vie terrible et belle dans laquelle ils allaient se retremper demain, leurs voiles étaient molles encore du vent qui les avaient gonflées, leur beaupré s'inclinait obliquement sur l'eau comme hier encore leur démarche, et, de la proue à la poupe, la courbure de leur coque semblait garder la grâce mystérieuse et flexible de leur sillage.


MARCEL PROUST, Les Plaisirs et les Jours , 1896.


1) étrave : pièce courbe et saillante qui forme la proue d'un bateau.
2) beaupré : mât placé à l'avant plus ou moins obliquement.


A - QUESTIONS

Les réponses à ces questions doivent être entièrement rédigées.

1. Que désigne le pronom "ils" dans la phrase "Indifférents (...) immobile" ?

2. Montrez l'importance de la comparaison "comme de nobles étrangers arrivés de la veille et prêts à repartir" dans l'ensemble du texte


B - COMMENTAIRE COMPOSE

Vous présenterez un commentaire composé sur ce texte.

LE CORRIGÉ

I - FICHE SIGNALETIQUE

Il s'agit d'un sujet de difficulté moyenne, le texte étant rédigé dans un vocabulaire simple, mais dans une syntaxe complexe. En réalité, la difficulté du commentaire provient du fait qu'il faut traiter ce texte comme un poème en prose.

Ce n'est pas un sujet rare, et l'oeuvre de Marcel PROUST fournit régulièrement des sujets d'examen. Les candidats, élèves de sections littéraires, sont supposés connaître l'auteur et être capables de situer son oeuvre dans l'Histoire de la littérature française.

Le texte aborde simultanément plusieurs thèmes qui s'enchevêtrent : tout d'abord, le thème de la mer et des voyages lointains, puis celui du mystère qui entoure les navires-voyageurs condamnés à un isolement définitif, en marge du reste de l'humanité.

On retrouve donc les thèmes fondamentaux de l'oeuvre proustienne : la mer comme source privilégiée d'inspiration des artistes et l'isolement de l'artiste vis-à-vis de la société.

Pour traiter ce sujet, il n'est pas nécessaire d'avoir lu l'oeuvre de PROUST(le texte n'est pas extrait d' A la recherche du temps perdu ), mais il faut savoir ce qu'est un poème en prose et pouvoir comparer celui-ci avec ceux de Rimbaud sur le même thème (par exemple, "Les Ponts", dans le recueil des Illuminations) ainsi qu'avec certains tableaux impressionnistes (notamment ceux de TURNER).

Les questions initiales invitent les candidats à repérer les figures de style grâce auxquelles se développe le thème central du texte : la métaphore du voyage et de l'art.


II - REACTIONS A CHAUD DU PROFESSEUR

C'est une chance d'avoir à commenter lors d'un examen un texte aussi riche et aussi beau. Au départ, chaque candidat peut s'identifier aux spectateurs émus de l'énigmatique élégance des navires de haute mer (qui n'a pas rêvé de s'embarquer ainsi pour de longs
voyages ?).

Ce désir d'évasion incite le lecteur à approuver la personnification des vaisseaux, isolés et incompris, et éveille chez lui le sentiment également familier de se sentir parfois comme un étranger dans la société où il vit sans l'avoir choisie.

La sensibilité des candidats peut donc s'exprimer à travers leur interprétation du texte, autant que leurs connaissances littéraires et leurs aptitudes techniques.


III - TRAITEMENT POSSIBLE DU SUJET :

A - QUESTIONS

1. Dans la phrase "Indifférents... immobile", le pronom "ils" désigne "les navires" mentionnés. Il s'agit donc d'une personnification.

2. La comparaison "comme de nobles étrangers arrivés de la veille et prêts à repartir" est la clef du texte : elle annonce la métaphore filée qui, dans tout le passage, présente les navires comme de "nobles étrangers".

Elle indique les deux thèmes principaux développés ensuite : la beauté ("nobles") et le mystère ("étrangers").

Enfin, par sa position en évidence dans le texte, où le comparant précède illogiquement le comparé (le lecteur n'apprend qui sont ces "nobles étrangers" qu'à la fin de la ligne), elle signale l'intention poétique de l'auteur, qui affirme présenter un tableau non pas réaliste, mais métaphorique, du paysage qu'il décrit.


B - COMMENTAIRE COMPOSE

Un plan fondé sur les étapes successives de la lecture montrerait que ce texte se présente tout d'abord comme la description traditionnelle (type Balzac) d'un paysage non moins traditionnel : tous les éléments attendus d'un décor marin sont réunis : le port lui-même, les quais, l'auberge, les badauds.

Viennent ensuite se dessiner sur cette toile de fond les sujets principaux du tableau : les navires, pour la description desquels l'auteur n'économise pas les termes techniques : étrave, avaries, cordages, voiles, beaupré, proue, poupe, coque.

Mais après ce premier parcours du texte, le lecteur éprouve une autre impression que celle qui suit la simple contemplation d'une "marine".

En effet, cette toile s'est animée et les navires personnifiés semblent sortir du cadre du tableau pour interpeller les spectateurs : l'auteur, tout en leur conservant leur silhouette navale, leur attribue des sentiments humains.

Indifférents et dédaigneux, ils semblent être des voyageurs étrangers, ignorant notre langue et souffrant de leur solitude "dans l'auberge humide où ils s'étaient arrêtés".

Cette étrange auberge proustienne transforme tout le texte, qui passe de son statut initial de description à celui de récit métaphorique : le silence des voyageurs n'est qu'une prétérition annonçant le récit de leurs voyages immémoriaux, ceux de l'humanité perdue dans l'Océan de la vie "terrible et belle", où l'art n'est que le reflet dans l'eau d'une "complication merveilleuse et savante de cordages".

Les candidats qui auront souhaité adopter un plan thématique peuvent, après avoir clairement caractérisé le texte comme un poème en prose, forme littéraire originale, montrer que survivent dans ce texte du jeune Proust certains accents romantiques : le goût de la mer et de la nature, d'une part (cf. Victor HUGO), la désillusion de l'artiste voué à la solitude, d'autre part (BAUDELAIRE, L'Albatros ).


IV - CONNAISSANCES REQUISES

La compréhension du texte n'exigeait pas de connaissances particulières, mais il est certain que la syntaxe de PROUST exige du lecteur de bonnes bases grammaticales.

Le commentaire du texte n'exigeait pas le recours à des références littéraires ou artistiques précises (même si elles sont toujours souhaitables), mais il va de soi qu'il est impossible d'étudier un poème en prose sans se rendre compte qu'on en a un sous les yeux. Il fallait donc connaître les grandes lignes de la littérature française du XIXè siècle.


V - LES FAUSSES PISTES

La plus grave erreur serait d'avoir confondu les "passants" (réels) et les "étrangers" (métaphoriques) de la première phrase. Mais le libellé des questions précédant le commentaire interdisait un tel contresens.

Un autre type d'erreur serait d'avoir traité le texte comme une simple description, en escamotant toute sa valeur symbolique.

Il va de soi, enfin, qu'une explication linéaire du passage n'aurait pas permis de dépasser le stade de la paraphrase.

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